Dessiner et penser par l’image

expo

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Tristan Robin,
« Un temps performant »

« Time is money » : Tristan Robin se filme en train de monter en 70 minutes la structure en bois rappelant une cuisine Ikea.
Caméra fixe, image en temps réel, langage proche du documentaire technique : la vidéo se présente comme pure information. Cependant, à distance, la valeur dénotative s’estompe et le spectateur est amené à contempler les déplacements du monteur comme une gestuelle déployée autour des structures modulaires, que l’on pourrait prendre pour un hommage aux variations sur le cube de Sol Lewitt.

De cette performance, Tristan Robin tire une série de quatorze dessins ; chacun d’eux reprend cinq minutes du chantier, en une scansion indiquée par le « time code » inscrit au bas des compositions. L’épaisseur de l’acrylique lui donne la consistance de la peinture, mais les schémas à la craie ont l’élégance d’une esquisse d’architecture et la sensibilité d’un croquis d’artiste.

Monochromes, ces dessins jouent des passages noir et blanc en négatif/positif, de la géométrie des cadres montés et des panneaux en désordre, des fragments d’espace, des silhouettes de l’artiste en bougé photographique : le temps s’écoule et s’imprime, et ses traces sont tout à la fois synthèse, allusion et disparition.
Paradoxe : le caractère distancié de la vidéo, très objective, crée un univers conceptuel, dématérialisé, qui contraste avec la réalité physique des élaborations picturales pourtant proches de l’abstraction.

Dans cette création, Tristan Robin aborde en Janus le clivage artiste/ouvrier et pose la question du coût de la main-d’œuvre – payée par qui ? – et de la plus-value sur le temps de travail – empochée par quel... patron ? On le sait, un dessin résumant cinq minutes de montage peut excéder la valeur financière de ladite cuisine et se comporter sur le marché de l’art comme une action en bourse.

Tout à la fois client d’Ikea, ébéniste et créateur, il rappelle ici que si la pratique de l’art relève parfois du jeu, elle est aussi un travail ; or, pour une même action, le produit de l’ouvrier et celui de l’artiste s’évaluent à des aunes différentes selon les champs où ils sont produits.
Duchamp et Beuys ont parlé de cette limite « infra-mince » entre le monde de l’usage et celui de l’image : l’un se plaisait déjà à la perturber par des chèques fabriqués – fausse valeur financière mais véritable valeur artistique –, ou par des objets utilitaires à l’esthétique zéro, construits par l’ouvrier mais transférés dans l’univers de l’art par la décision de l’artiste. L’autre, lui-même roulant carrosse, n’a cessé de dénoncer les rapports complexes entre l’art et le capital sur un tableau noir dont les croquis de Tristan Robin se souviennent encore.
Ceux-ci sont d’ailleurs réalisés d’une main alerte et avec un évident plaisir du geste, ce qui ajoute à la question d’économie celle de l’esthétique, et brouille une fois encore les catégories.

« Un temps performant » s’inscrit dans le sillage de la réflexion que mène depuis quelques années Tristan Robin sur les images et les actions du quotidien, y compris dans l’habitat pavillonnaire et le conformisme mortifère de son « prêt-à-habiter » ; mais ce travail rejoint aussi la question des limites entre les actions quotidiennes les plus triviales et leur mise à distance par l’intervention de l’artiste.

Propos salutaire qui traite des contradictions depuis toujours inhérentes à la création artistique, lorsque les Grecs inventèrent le mot art, lui-même dérivé du verbe « faire », artein.

Vincent Cartuyvels